Pendant la grossesse, le paludisme ne constitue pas seulement un épisode fébrile à traiter. L’infection peut favoriser l’anémie chez la mère et augmenter les risques de prématurité, de faible poids de naissance, de mortinaissance et, dans les formes graves, de décès maternel. En Guinée, où le paludisme reste fortement présent, les autorités sanitaires ont intégré le traitement préventif intermittent et la distribution de moustiquaires imprégnées dans les stratégies de protection des femmes enceintes.
Une infection qui concerne deux vies
Le paludisme est souvent perçu comme une maladie essentiellement associée à la fièvre, aux frissons et aux maux de tête. Pendant la grossesse, ses conséquences peuvent pourtant dépasser largement ces symptômes.
La grossesse modifie la réponse immunitaire de la femme et la rend plus vulnérable aux conséquences du paludisme. Selon l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), l’infection palustre pendant la grossesse augmente notamment le risque d’anémie, de maladie grave et de décès chez la mère. Pour le fœtus, elle est associée à un risque accru de fausse couche spontanée, de mortinaissance, d’accouchement prématuré et de faible poids de naissance. (Organisation Mondiale de la Santé)
Cette vulnérabilité prend une importance particulière en Guinée. Le profil pays de l’OMS publié en 2026, à partir des données du World Malaria Report 2025, estime à environ 4,2 millions le nombre de cas de paludisme sur le territoire en 2024, contre 2,8 millions de cas confirmés rapportés par les services. L’OMS estime également à environ 10 200 le nombre de décès liés au paludisme cette année-là, avec des différences entre les estimations et les décès enregistrés dans le système de santé. (WHO)
Le profil montre par ailleurs que 84,2 % de la population guinéenne vivait en 2024 dans des zones classées à forte transmission, tandis que Plasmodium falciparum représentait la totalité des espèces de parasites responsables rapportées dans le pays. (WHO)
L’anémie, une complication à ne pas négliger
Chez la femme enceinte, l’un des principaux dangers du paludisme est son association avec l’anémie.
L’infection peut contribuer à une diminution du taux d’hémoglobine alors que les besoins en fer de la mère augmentent naturellement au cours de la grossesse. L’anémie peut à son tour fragiliser la femme enceinte et compliquer la grossesse.
Le lien ne doit cependant pas être simplifié : toutes les anémies pendant la grossesse ne sont pas dues au paludisme. Les carences nutritionnelles, notamment en fer et en folates, ainsi que d’autres causes médicales peuvent également intervenir. L’OMS considère donc la prévention et la prise en charge de l’anémie comme un volet important des soins destinés aux femmes enceintes dans les zones où le paludisme circule. (Organisation Mondiale de la Santé)
La prévention du paludisme vient ainsi compléter les autres interventions de santé maternelle plutôt que de les remplacer.
Un risque qui peut se prolonger jusqu’au nouveau-né
Les conséquences du paludisme pendant la grossesse ne s’arrêtent pas à la mère.
Selon l’OMS, le paludisme maternel augmente le risque de faible poids de naissance, qui constitue lui-même un important facteur de risque de mortalité chez le nourrisson. L’infection est également associée à la prématurité et à la mortinaissance. (Organisation Mondiale de la Santé)
C’est notamment pour cette raison que la prévention pendant la grossesse occupe une place spécifique dans les programmes de lutte contre le paludisme. Il ne s’agit pas uniquement d’éviter une maladie chez la future mère, mais également de réduire les conséquences possibles sur le déroulement de la grossesse et la santé du nouveau-né.
Le traitement préventif intermittent au cœur de la prévention
Dans les pays africains où la transmission de Plasmodium falciparum est modérée à élevée, l’OMS recommande le traitement préventif intermittent pendant la grossesse (TPIg) à base de sulfadoxine-pyriméthamine (SP), en complément des autres mesures de prévention.
Les recommandations actuelles de l’OMS prévoient que le TPIg-SP soit proposé à toutes les femmes enceintes dans les zones concernées, indépendamment du nombre de grossesses antérieures. Il doit commencer au deuxième trimestre et être administré à intervalles d’au moins un mois, avec l’objectif d’obtenir au moins trois doses pendant la grossesse. (Organisation Mondiale de la Santé)
L’OMS souligne que cette intervention est associée à une réduction de la parasitémie maternelle et du risque de faible poids de naissance. (Organisation Mondiale de la Santé)
En Guinée, le TPI pendant la grossesse fait partie des interventions nationales de lutte contre le paludisme. Le profil pays de l’OMS indique que le traitement préventif pendant la grossesse est intégré à la politique nationale depuis 2005. Le pays dispose également d’une stratégie de distribution communautaire du TPIg. (WHO)
Le Plan stratégique national de lutte contre le paludisme 2023-2027 prévoit par ailleurs de renforcer le TPIg à la sulfadoxine-pyriméthamine, notamment à travers une collaboration accrue avec les services de santé de la reproduction et l’implication des acteurs communautaires. Le document prévoit également la poursuite de la distribution de moustiquaires imprégnées aux femmes enceintes lors des consultations prénatales. (PNLP Guinée)
Des progrès, mais encore des occasions manquées
La prévention n’est cependant efficace que si les femmes enceintes ont accès aux services et bénéficient effectivement des interventions recommandées.
Selon le ministère guinéen de la Santé et de l’Hygiène publique, plus de 76 % des femmes enceintes auraient été couvertes par le traitement préventif intermittent en 2025. Le même bilan fait état d’une baisse du taux de positivité du paludisme, passé de 56 % en 2024 à 49 % en 2025. Ces données relèvent du bilan présenté par les autorités sanitaires guinéennes et doivent être distinguées des estimations internationales de l’OMS. (Ministère de la Santé Guinée)
L’objectif reste néanmoins de réduire les occasions manquées.
Le World Malaria Report 2024 indiquait qu’en 2023, à l’échelle mondiale, la couverture des trois doses recommandées de TPIg était de 44 %, malgré une progression par rapport aux années précédentes. L’OMS relevait notamment des obstacles liés à l’accès aux soins prénatals, aux infrastructures sanitaires et à différents facteurs sociaux et communautaires. (Iris)
Ces données montrent que la consultation prénatale constitue un point d’entrée essentiel, mais que la seule disponibilité d’un traitement préventif ne garantit pas sa couverture complète.
Les données du Programme national de lutte contre le paludisme (PNLP) pour le premier semestre 2026 permettent de mesurer concrètement ce qui se joue dans les structures de santé guinéennes. Entre janvier et juin 2026, 347 827 femmes enceintes se sont inscrites pour la première fois en consultation prénatale (CPN1). Sur la même période, 320 934 ont reçu une première dose de traitement préventif intermittent (TPI1) et 262 490 une troisième dose (TPI3). (PNLP Guinée)
Paludisme et grossesse en Guinée : le parcours des femmes enceintes en CPN, premier semestre 2026
| Indicateur | Janv.–mars 2026 | Avril–juin 2026 | Semestre |
| Nouvelles inscrites en CPN1 | 170 427 | 177 400 | 347 827 |
| Femmes ayant reçu le TPI1 | 156 250 | 164 684 | 320 934 |
| Femmes ayant reçu le TPI2 | 145 553 | 143 185 | 288 738 |
| Femmes ayant reçu le TPI3 | 131 079 | 131 411 | 262 490 |
| Femmes vues en CPN4 | 130 369 | 133 835 | 264 204 |
| TPI3 rapporté aux inscrites en CPN1 | 76,9 % | 74,1 % | 75,5 % |
Source : PNLP Guinée, données de routine 2026. Le ratio TPI3/CPN1 compare des effectifs d’une même période ; il ne s’agit pas du suivi d’une même cohorte de femmes.
Rapportés au nombre de nouvelles inscrites en CPN, ces chiffres donnent un ordre de grandeur clair : plus de neuf femmes sur dix (92 %) reçoivent la première dose, mais à peine trois sur quatre (75,5 %) atteignent la troisième, le minimum fixé par l’OMS. Ce niveau est cohérent avec le taux de « plus de 76 % » avancé par le ministère pour 2025 et se situe bien au-dessus de la moyenne mondiale de 44 %. La comparaison avec le chiffre de l’OMS doit toutefois rester prudente : la couverture mondiale est calculée sur l’ensemble des grossesses estimées, y compris celles des femmes qui ne fréquentent jamais les CPN, alors que le ratio guinéen ne porte que sur les femmes déjà entrées dans le système de santé.
C’est donc entre la première et la troisième dose que se concentrent les occasions manquées. Sur le semestre, 58 444 femmes de moins ont reçu le TPI3 par rapport au TPI1, soit une déperdition de 18 %. L’écart s’est même creusé d’un trimestre à l’autre : de 16 % entre janvier et mars, il est passé à 20 % entre avril et juin. Le nombre de premières doses a progressé de 5,4 %, alors que celui des troisièmes doses est resté pratiquement stable (+0,3 %). Davantage de femmes entrent dans le parcours de prévention, mais elles ne sont pas plus nombreuses à le mener à son terme.
Les données suggèrent aussi où se situe le point de rupture. Le nombre de femmes ayant reçu le TPI3 (262 490) est presque identique à celui des femmes vues en quatrième consultation prénatale (264 204). Le traitement préventif suit ainsi la courbe de fréquentation des CPN : lorsque le suivi prénatal s’interrompt, la protection contre le paludisme s’interrompt avec lui. Or, environ une femme sur quatre inscrite en CPN1 n’apparaît pas en CPN4.
À l’inverse, l’écart entre les inscriptions en CPN1 et la première dose de TPI ne traduit pas forcément un échec : le traitement ne débutant qu’au deuxième trimestre, les femmes vues tôt dans leur grossesse ne peuvent pas encore le recevoir. L’enjeu se situe moins à l’entrée du parcours que dans le maintien des femmes en consultation jusqu’à la fin de la grossesse.
La moustiquaire reste une protection essentielle
La prévention médicamenteuse ne remplace pas la protection contre les piqûres de moustiques.
L’OMS recommande, dans son approche de prévention du paludisme pendant la grossesse, l’utilisation de moustiquaires imprégnées d’insecticide, associée au traitement préventif intermittent et à une prise en charge rapide des cas. (Organisation Mondiale de la Santé)
En Guinée, les moustiquaires imprégnées sont distribuées gratuitement à travers différents canaux, notamment les campagnes de masse et les services de routine. Le profil pays 2025 de l’OMS indique que leur distribution de routine aux différents groupes d’âge, ainsi que leur distribution aux femmes enceintes, fait partie de la politique nationale. (WHO)
Dormir chaque nuit sous une moustiquaire imprégnée reste donc une mesure simple qui doit accompagner les autres moyens de prévention.
Fièvre pendant la grossesse : ne pas attendre
La prévention ne suffit toutefois pas à éliminer totalement le risque. Une femme enceinte peut contracter le paludisme malgré l’utilisation d’une moustiquaire et la prise d’un traitement préventif.
En cas de fièvre ou de symptômes évocateurs, le recours rapide à une structure de santé permet de rechercher une infection et, si elle est confirmée, de commencer le traitement approprié.
En Guinée, le diagnostic du paludisme par microscopie ou test de diagnostic rapide est gratuit dans le secteur public, selon le profil pays de l’OMS. Les traitements combinés à base d’artémisinine (ACT) y sont également indiqués comme gratuits dans le secteur public. (WHO)
L’enjeu est donc double : prévenir autant que possible l’infection et éviter qu’une infection ne reste non diagnostiquée ou insuffisamment prise en charge.
La consultation prénatale, un moment clé
La protection contre le paludisme doit finalement être considérée comme une composante des soins prénatals.
Les consultations permettent notamment de suivre l’évolution de la grossesse, de rechercher certaines complications, de prévenir ou traiter l’anémie, de fournir les interventions préventives contre le paludisme et d’orienter rapidement les femmes présentant des signes de maladie.
Une étude menée en Guinée sur l’utilisation du TPIg avait d’ailleurs montré l’importance de la régularité des consultations prénatales : dans le groupe bénéficiant de rappels par SMS, les femmes étaient davantage susceptibles de réaliser les visites prénatales prévues et de recevoir les doses nécessaires de traitement préventif. (PubMed Central (PMC))
L’expérience souligne un enjeu qui dépasse la seule disponibilité des médicaments : atteindre les femmes enceintes, les informer, favoriser leur recours précoce aux soins et assurer la continuité du suivi pendant toute la grossesse.
Protéger la mère pour mieux protéger l’enfant
Dans un pays où la transmission du paludisme reste importante, la grossesse constitue donc une période où la vigilance doit être renforcée.
Moustiquaire imprégnée, consultations prénatales régulières, traitement préventif intermittent lorsque celui-ci est indiqué, dépistage en cas de symptômes et prise en charge rapide constituent les principaux maillons de cette protection.
Pour la femme enceinte, l’objectif est d’éviter une infection potentiellement grave et de réduire le risque d’anémie. Pour l’enfant à naître, il s’agit notamment de réduire les conséquences associées au paludisme maternel, parmi lesquelles le faible poids de naissance et la prématurité.
La Guinée dispose déjà de plusieurs de ces outils dans sa stratégie nationale. Le défi reste leur accès effectif et leur utilisation tout au long de la grossesse, particulièrement pour les femmes qui rencontrent encore des obstacles pour accéder aux soins prénatals.
Par Amakoba
amakoba01@gmail.com






